Quand choisir de ne pas avoir d’enfant devient une injonction

Il y a des femmes qui ne veulent pas d’enfants. Elles ne sont pas anormales, elles ne sont pas étranges, et elles ne sont pas si rares que ça. Elles ont le droit, simplement, de ne pas avoir ni envie ni besoin de procréer. Mais quand choisir de ne pas avoir d’enfant devient une obligation médicale, tout à coup, les choses changent dans l’idée et le ressenti. Je partage avec vous aujourd’hui un témoignage poignant et sincère d’une femme souffrant de maladie psychiatrique qui n’a jamais voulu porter la vie, à qui on n’a pas demandé son avis concernant une IVG, et qui se retrouve comme interdite de tomber enceinte.


SKIZONORMALE :
Je place ici à titre indicatif que je n’ai
jamais
souhaité
désiré
voulu
ressenti le besoin ou le devoir de
avoir un enfant.

Ado et jeune femme on faisait simplement montre de condescendance et d’âgisme en me disant  » tu dis ça maintenant « . Et puis ma maladie a éclaté au grand jour, bien obligé(e)s de voir que je buvais beaucoup d’alcool, que j’avais des troubles importants du comportement, des dépenses inconsidérées et puis que j’étais marquée du sceau ‘PSY’ et que je consommais un lourd traitement psychotrope.
Donc, on s’est dit, cette nana ne doit pas avoir d’enfant.
Les conversations autours de la descendance devenaient super tendues pour mes proches, des anges passaient et le monde prenait un air évasif et douloureux car je devais énormément souffrir de ne pas pouvoir avoir d’enfant.

Or je peux avoir des enfants. Je pense même pouvoir en éduquer. Je n’en ressens pas le besoin-désir comme il se passe en les gens qui font le choix d’enfanter.
Mais ce choix m’était dérobé, il devenait un état de fait : cette folle ne peut avoir d’enfant. Pour dire, mon père m’a même proposé que j’en fasse un et qu’il l’élève.
La violence malsaine du truc.  putain putain putain je dis quoi ? 

Donc, l’un dans l’autre, on ne m’a jamais laissé ce choix. Soit je ne savais pas ce que je voulais, et l’émerveillement du truc merveilleux de la maternité allait m’apparaître un beau matin devant mon bol de Nesquick et paf, ça ferait des bébés. Soit j’avais le bon goût exquis de ne pas faire l’offense au monde de procréer, moi la folle.
C’est lourd le silence, je dirais même avec NOII que le silence qui règne devient assourdissant. Le silence qui pèse et glus autant que les « tu changeras d’avis » – « tu feras cette merveilleuse découverte » blabla. 
Il est arrivé que je sois confrontée à ce choix. Je suis, à l’âge de 28 ans tombée enceinte, comment & pourquoi me regarde. Cette grossesse n’était pas voulue. Et puisque j’avais pris des précautions, il y avait une probabilité quasi nulle pour que je sois gestante.
Aucun signe n’annonçait cette grossesse. J’étais, à l’époque, grosse. Je n’ai pas grossi ni minci. Je n’avais pas de nausées. Les neuroleptiques me maintenaient en aménorrhée et galactorrhée depuis deux ans.
Cependant j’avais un rendez-vous chez un gynécologue, un homme, pour un contrôle « de routine ».
Je m’y suis rendue le sourire aux lèvres à l’idée de : ironie. Je m’y suis rendue, je ne connaissais pas ce gynéco, j’en changeais donc nous avons discuté durant un assez bref entretien où j’ai signalé cette fameuse absence de règles depuis deux ans et ses causes présumées. Il m’a demandé s’il existait une probabilité que je sois enceinte, j’ai parlé d’un épisode de rupture de capote, norlevo, blablou, il m’a dit « aucun risque ». Il m’a dit « Nous allons faire une écho des ovaires pour voir si tout va bien ». Il a fait une écho (ça aussi le « nous » c’est assez priceless) et m’a dit « bien, rhabillez-vous et passons dans mon bureau ».
Je me suis rhabillée et je suis passée dans son bureau. Il m’a annoncé « vous êtes enceinte ». J’ai dit « oh », choquée. Il a ajouté « la grossesse est avancée ». Il ne m’a pas dit de combien. Il m’a dit « Eh bien il faudra parler au… au monsieur. » et de suite « vous pouvez aller voir le Dr G., moi à ce stade, je ne le fais pas. Ca me… » *geste de dégoût, ou tristesse, ou envie de vomir* J’ai compris que « ça » le brassait, j’ai compris que « ça » signifiait une IVG ou IMG, je ne savais pas je ne savais plus de combien de semaine je pouvais être enceinte, j’ai compris aussi que moi la folle, on ne me demandait pas ce que je souhaitais faire.
Je voulais avorter, je devais avorter, c’était pas possible autrement. Je me demandais cependant comment amener une IMG sans motif médical : je n’étais pas en danger physique, le fœtus non plus visiblement, so what ?

Bref dans ma petite auto avec mon petit chapeau j’ai fait la route jusqu’à l’autre hôpital pour rencontrer le Dr G, cette fameuse docteure « qui faisait ça »

Il y eu un interne, le rendez-vous posé avec un autre gynécologue obstétricien, qui lui aussi faisait « ça » m’a-t-on dit.

Tout allait dans mon sens, je ne souhaitais pas avoir d’enfant, la grossesse était non seulement inattendue mais non désirée et on m’expliquait peu de choses, à part qu’on allait me faire « ça », un geste médical tellement immonde que personne ne pouvait le nommer.
Quand j’ai signé le papier j’ai appris qu’On acceptait de me faire « ça » pour « raisons psychiatriques ».
Je suis, pour des raisons techniques, restée 3 jours à l’hôpital en attendant que mon col se dilate et que « l’œuf » descende, le tout perfusée, sans manger, sans boire, sans mon traitement car On pouvait m’opérer à tout moment.

Je pensais me jeter par la fenêtre (qui était ouverte)(elles ne le sont plus nulle part car d’autres personnes caressent l’idée de se foutre par la fenêtre) personne ne m’a parlé (je précise ici que certes les infirmières en gynéco n’ont « pas de formation psy », mais que les jeunes diplômées qui bossent en psy ont la même (non) formation psy, que l’entretien infirmier est un acte technique, qui s’apprend comme la pose de cathéter et que être humain.e quoi, c’est si dur que ça ?)

Donc je devais avorter (d’un fœtus dont je ne connaissais toujours pas l’âge) parce que j’étais folle, mais ma folie n’était pas prise en charge. Un contexte hautement anxiogène chez une personne souffrant d’angoisses majeures et moi pas traitée chimiquement ni par la parole. Mm.

C’est là, dans mon lit, à lutter contre des contractions une nuit (avoir de la morphine j’ai pu, les contractions sont de vraies douleurs contrairement aux angoisses qui sont dans la tête. L’angoisse devrait se loger dans l’utérus pour être prise en charge) que je me suis dit « je ne pourrai JAMAIS avoir d’enfant ».

On venait de me l’ancrer dans la tête. Ce n’était plus un possible qui ne m’intéressait pas trop, c’était un interdit sur un sujet donc on me serinait, par les mots puis par le silence qui était censé accomplir les personnes humaines en tant que personnes humaines.
Je n’étais pas humaine, je n’étais pas une vraie femme, je ne pouvais enfanter, je ne pouvais nourrir. Cela me tournait dans la tête « capable de concevoir et pas de nourrir ».
Une faute immense, impardonnable preuve profonde et ultime que j’étais un parasite sur terre. Que je ne faisait pas partie de la communauté humaine.

L’Interruption Médicale de Grossesse a eu lieue, je fus délivrée, mais il n’y a que depuis peu que le fardeau n’en est plus un. C’est simplement une vue de l’esprit. Il suffit de faire bouger le kaléidoscope d’un quart de tour.
Ça s’est vraiment débloqué quand une de mes nièces, qui avait alors sept ans, m’a demandé : – « Dis Ju, pourquoi tu n’as jamais eu d’enfant ? »
Le bon peuple des humains normaux a retenu son souffle et j’ai répondu ce que j’en pensais « Ben, parce que j’en ai jamais voulu » – « Alors, c’est bien » a conclu la fille.

Oui, alors c’est bien.

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6 réflexions sur “Quand choisir de ne pas avoir d’enfant devient une injonction

  1. MadameOurse dit :

    Que c’est dur. Je n’ai pas les mots pour commenter ce témoignage. Cette femme est fort lucide sur son parcours, son vécu, malgré l’étiquette de folle que la médecine a voulu lui coller. Et c’est triste, innommable, choquant. Il y a tellement, tellement de progrès à faire sur l’accueil humain par les médecins de tout bord / spécialité qu’ils soient.
    (je me permets de reblogger ton article chez moi).

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